February 11, 2017

En Ethiopie, le développement rural passe par l’emprisonnement

Par Sabine Planel
En Ethiopie, la prison révèle des usages surprenants. L’emprisonnement y est utilisé à des fins « développementales », pour reprendre la terminologie du parti au pouvoir, le Front démocratique révolutionnaire (EPRDF). Pour les autorités publiques, il doit permettre d’améliorer la capacité de remboursement de paysans endettés auprès du ministère de l’agriculture. En effet, les fermiers achètent, souvent à crédit, de l’engrais dans le cadre des programmes d’Etat de modernisation agricole. Pour les paysans, ce système perpétue sous des formes renouvelées les pratiques autoritaires des fonctionnaires.
Mana est un paysan wolayta du Sud de l’Ethiopie. Il exploite une terre d’environ 2 000 m2, sur laquelle il cultive principalement des céréales et des légumineuses destinées à une consommation familiale. Avec une seule tête de bétail et un terrain trop petit, il peine à nourrir une famille de cinq enfants, et ne peut évidemment pas être rentable.

La « dette de l’engrais »
En situation d’insécurité alimentaire chronique, il ne compte pourtant pas parmi les plus vulnérables de ses voisins, lesquels représentent environ un tiers de la population rurale. Mais, Mana souffre comme eux d’un problème grandissant dans l’Ethiopie rurale : la « dette de l’engrais », qui individuellement ne dépasse pas la centaine d’euros, mais concerne des millions de paysans. Cet endettement grève leur budget, contraint leur gestion agricole, et révèle une fois de plus le visage autoritaire et coercitif du pouvoir en place. Pour les plus pauvres et les plus vulnérables de ces petits agriculteurs désargentés, l’achat d’engrais à crédit se pratique donc sous la contrainte.
Et parfois la situation se complique. Mana en a fait l’amère expérience. En 2013, il a acheté à crédit un quintal d’engrais à la coopérative agricole, qu’il a remboursé après les grandes récoltes de septembre – en un seul versement, signe d’une relative prospérité. Il pensait avoir soldé sa dette, mais les agents de développement lui ont alors demandé de rembourser davantage, arguant du fait qu’il avait commandé deux quintaux et non un seul. Ils ont produit, devant témoins, un document qu’il n’avait pas signé, mais que d’autres avaient certifié en son nom.
Se refusant à payer, Mana a été emmené par la milice armée de la commune au poste de police. Il est resté pendant trois semaines dans la prison communale, sans procès ni décision administrative formelle. En dépit de ses tentatives pour plaider son innocence et blâmer ses geôliers, il a dû vendre un veau pour rembourser le reste du crédit et sortir de prison.
Depuis, il ne participe plus à ces programmes de vulgarisation agricole et parvient à résister aux sollicitations des agents de développement, à la différence de nombreux de ses voisins. Afin d’échapper au crédit, il achète comptant de l’engrais en toutes petites quantités sur le marché noir et le ramène chez lui à la nuit tombée afin de ne pas se faire arrêter pour contrebande. Ses récoltes sont certes médiocres, mais il se sent plus libre.

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